13.10.05




J' AI DIT


Autant pour toi que pour eux, ce soir serait presque tel un autre, ma chair. Je le sais, douce adolescente : tu souffres du vent de la révolte, et la tempête de ton cœur se doit de libérer un espace de l’exiguïté que t’imposent tes géniteurs. A ces vieux cons, vit-sans-jouir, risibles donneurs de leçons, tu leur craches sans humour en pleine figure. Tu fais bien, et mieux. Cette nuit, ouvre donc avec précaution - d'aucune appréhension - la porte de ta bourgeoise demeure parentale. C'est décidé : évades-toi. Fuis ce monde obsolète, désuet et rigide. Oublie tout et oublie toi. Surtout, va "t'éclater" : ainsi prête t’on langue dans ta génération, aux pages des magazines de mode que tu dévores insatiable. N'est-ce pas ?

Ici Mr DJ. Un calme temps plane sur nos décibels. Un non-sens se moque de nos ouïes. Je le sais : rien de bien rassurant. De plus calme. Heureusement mais qu'importe. Ce n'est que ce qui précède la fougue. Pas à pas : c'est à écouter gronder la foudre.

Sans le carrosse comptant de tes soucis, ton heure est bien avancée, poupée. Dans les rues en clair-obscur de la ville capitale, tu avances, te traînes - certes avec quelques difficultés sur tes neufs talons hauts - tu t'arrêtes puis repars. Aux côtés-glaces des devantures, tu palpes aux fards tes pommettes, sublime ton mignon minois, mime des expressions all-stars, ces attitudes de vamp au sang froid. Tu pourrais être cruelle, ma douce, tu devrais. En attendant, pour l'instant, offre à toi-même ces oeillades. Et ne t'essouffle plus : car apparaît la lumière trouble et vacillante de l'endroit consacré.

Ici Mr DJ. Personne en une dans ma place. Enfin du monde à la tribune. Et lui, ce fantôme qui te déguise : c'est moi ! Quand m'aime. Des fauves dans la fosse, des watts en cascade. As-tu revêtu tes plus beaux atours sauvages ? Pas de drogue ou si peu ? Un geste bestial aux alentours : si et trop doucement. Un sourire chimique : je te le rendrai. Tu peux et doit m'appartenir.

Tant ennui et de gêne ! Quelle déveine ! Tu es à la porte du club tant convoité. Celui dont tout le monde parle et veut en être. Sans savoir pourquoi sinon qu'il se doit. Et tu n'as ni argent ni connaissance ! Que faire pour accéder ? Là où une foule rutilante et avertie se presse en grappe humaine, se côtoie sans se saluer, ni se toiser, tendue au but, ne daignant partager que cet air raréfié qu'engendre une proximité obligée, compacte et impatiente. Réfléchis. Observe. Vois ce mec arborant l'image du voyou gentleman, petite frappe rutilante de sape griffée, frimeur lacéré par sa vaine parure. Alors... tente tes paillettes aux milles miroirs électriques, reflets aguicheurs, innocente détresse, pervers embarras, mythe rabattu, exhale ta lolita, œillades en clichés, mets le à bas, renverse son attention par ton indifférence ciblée du cri de l'ennui : un silence crochetée au mystère de ton regard sera le plus certain des sésames.

Ici Mr DJ. Je vais t'en balancer plein les oreilles. Plein les neurones. Plein la tronche. Prends tous tes destins dans ta face. Rappelle-toi tes autres ancêtres. Du plus infiniment lointain à ceux qui t'ont engendrés. De la plus ancienne cérémonie à la présente imminente. Ma tombe est mémoire et regorge de vinyles. Voilà : tu te souviens ? Alors ferme ta gueule. Et rentre dans la danse.

Bonne pioche my sweet dear : tu comprends décidément bien et vite ! L'individu est un de ces habitués. Après un bref salut sec de connivence, il t'accompagne sans autre forme de protocole, sinon celui de la convention feinte et de l'assurance surfaite. Visiblement, dans la place, il connaît son monde, serre autant de mains dès son entrée, virevolte en virages et angles droits, s'arrête en de mystérieux conciliabules, puis se concerte en échanges furtifs. Du coup, il te propose un verre. Classique. "Whisky" exiges-tu crânement. Profites en. D'autant que le breuvage est agrémenté d'un bonus « surprise », cachet rosâtre frappé d'un hiéroglyphe qu'il te tend, synchronique, croyant bon de préciser : "Goûte moi ça : c'est du top de top". Tu pouffes, gobes et bois illico, arborant la mine blasée qui te semble de mise. Bientôt, une chaleur inconnue envahit ton corps, l'insouciance gouverne ton esprit. A pas assurés, tu te diriges sous les stroboscopes vers le dancefloor. Tu kiffes honey ?

Ici Mr DJ. Mon magnétisme fixe le tourbillon de la force. Ma puissance et ma suggestion sont dans le rythme fou du BPM. Les infrabasses te frappent le bas ventre. Je t'épuise au subliminal de la formule. Inlassablement. Les mouvements s'emparent de tes membres. Sons et lumières en rafales. Tantôt s'éteignent puis t'allument. De boucles en boucles. Sans fin.

La chimie est ce précieux auxiliaire qui potentialise la circonstance. Cette médication frappée du signe hermétique avive l'effet qui se découvre. Tu tangues sur les dalles au tempo multicolore de leurs luminescences. " Take it - one more - come on - pussy baby - shake wait awake ". Les slogans assénés répondent aux à-coups des enceintes. Tu survoles l'espace et les êtres, tu t'abandonnes en harmonie à la foule, tu n'es plus une, mais toutes et tous, la masse te saisit, te prend, t'incorpore. Sous les injonctions lascives d'une cadence implacable, ton bonheur est indicible, indescriptible, désormais hors limite. Est-ce plus que tout ce que tu imagines ? Du premier au dernier jour, tout devrait être ainsi. Et demeurer, penses-tu. Ad vitam, sans appel, ni passé ni devenir.

Ici Mr DJ. Grand alchimiste de la spirale, sur-marteleur en surplomb du même sort. Sampling des beaux hasards en réminiscence. Je t'annonce qu'il n'y a pas de suite. Ou toujours la même. Il n'y a plus de suite ! Je te le crie et tu ne m'entends pas. Tu ne peux pas m'entendre. Rien à foutre. Rien de plus normal. Et n'essaie pas de me dévisager. De nulle part, je gis dans le fracas de l'éternel retour.

Au paroxysme de cette chute qui s'imite ascension, toute durée semble s'abolir, s'effacer, se nier indicible pour laisser place à une éternité immobile, prolongation infinie d’un point précis, carrefour si proche et lointain - petite inconsciente ! Les pulsations résonnent aux tréfonds de tes cellules. Tu ne compte plus, tu aimes, adores le monde, sans un mot, tout juste un regard. Idole sauvage - sans Dieu toujours ni maître encore - tes bras se décuplent, ta chevelure fouette l'air, ta langue et tes lèvres se cognent, se mordent, se taquinent. Tandis que la ritournelle semble vouloir faiblir, temporiser pour mieux s'élancer, l'inconnu, ce bellâtre adepte de la pilule neurophage, te prie de sa main à ton coude vers un autre naufrage. Dirigée, docile et sans résistance, fendant le flot de ces êtres en écume, tu le suis aux ténèbres d'un couloir dérobé. Au bois de la porte, sur une plaque rouge laquée : “ Entrée interdite ”.

Ici Mr DJ. Gracieuse et fatale issue. Clos tes yeux avant qu'ils ne se révulsent. Mouille ton string quand suinte l'extase. Bouge ton cul comme une moins que tout. Je suis le grand hypnotiseur du rythme originel, le prophète du trou noir, du néant en saccade. Ne résiste pas : tu es au diapason, au service de ma furie. Quand - éreintée - tu disparaîtras.

Le bougre s’excite, te presse ardemment, t'embrasse brusque. D’abord, tu essaies de le raisonner, de protester, de te débattre - mais trop peu de conviction, ma ravissante. Ou suffisamment toutefois pour augmenter l'envie de ce goujat, qui soulève ta petite jupe argentée et arrache ta culotte en sueur. Dans la pénombre de ton expression oscillant entre dégoût et non-être, le besogneux, pris dans le feu des stups et du stupre, te retourne. Accédé, excédé, cramponné à tes seins, haletant grotesque aux murmures obscènes, il te fait rebondir contre le mur lépreux du réduit. De loin, en étouffé, une mélodie syncopée scande la répugnante étreinte qui te fouille et te soumet. Parvenu à ses fins, le pathétique personnage s'éclipse sans même la honte d'une insulte.

Ici Mr DJ. Ici et partout, à chaque endroit, c'est à dire jamais ou ailleurs. De tous les coins de la planète, sans parole et sans visage, tu ne me connais pas. Car seul pour un nom : deux lettres puis la signature électronique de Babel. Je te remue. Tu démens, tu gesticules dans mon silence. Dans les recoins les plus phosphorescents de ton obscurité, je te tiens. Te détiens, te retiens. Quand tout s'arrête, les lumières s'éteignent. Reste une vague silhouette. La tienne ? Ou guère. Ne prétexte pas le vacarme. Soit belle. Mais encore. L'ai-je dit ?

Premières lueurs, la nuit enfante le jour. Un mince filet de sang perle à la commissure de tes cuisses. Rien ne sera plus jamais comme... dirait-on ? Soudain, tu éclates de rire : aujourd'hui un salaud de dealer, demain un fils à papa, un rentier, une star échue voire un milliardaire ? C'est décidé : désormais, tu seras la chienne aux néons, la salope nyctalope, la pute-pouf-pétasse. Aux miroirs des traînées blanches, derrière l’éclat des magnums, à la connivence des sourires, tu les feras tous baver, raquer, aucune pitié ni exception, jusqu'au bout, à les rendre dingues, maboules, inaudibles. Tu t'empares de tes chaussures et t’éloigne esseulée, pieds nus sur le boulevard. Dans les artères de la cité, les voitures passent fugitives, vitres ouvertes et sonos hurlantes, quand la musique surgit pour mourir avec l'aube...