31.5.05




HEAVEN


Je suis une bigote du septième, un cataclysme miraculé des eaux, un cauchemar de bénitier, une grenouille qui surnage et qui s'essouffle
Jamais mon regard, encore moins mon souffle, ne croise l'Autre, sinon pour aussitôt s'en détourner. Je ne souffre ni l'icône ni la description.
Mes frusques suintent la descente de chasuble, engoncés dans l'éternel renfermé. Ma sévère coiffe préserve l'air libre d'une chevelure à jamais prise. Mes souliers s'emprisonnent aux petits pas si mal assurés. Ne cherchez pas mon sourire : il est celui de la perpétuelle frustration.
A ce que l'on en dit. Mais - que je m'en garde bien - je n'y crois d'aucune facon.
Sans mal et en rien.
Hors de mon pieux quartier, sanctifié par le Nombre, protégé par de saints édifices, le mal rode, chuchote, siffle vicieux, insidieux et inéluctable.
De par quelles manières Lui plait-il de le laisser subsister ?
Au delà, chaque jour, je croise la tentation et son visage aux multiples métamorphoses. Partout couve l'hostilité couvée de mon indignation, honnie de ma colère. De tout temps, en tout lieu, la dissimulation secrète toujours et toujours son aimable apparence. Voyez cette hydre séculaire, ces fausses sympathies, ces plus plates accointances - des insidieuses propositions aux allusions excécrables.
Loué soit mon bonheur ! Hors mes rares et nécessaires trajets qui doivent me mener, soit à l'office, soit à mes chères études de droit civique et pénal, le reste de ma mobilité ne se réduit heureusement qu'aux modestes démarches indispensables à ma survie quotidienne.
Parfois, souvent avec effroi puis regret, il me viendrait à songer, à m'apitoyer sur tous ces misérables êtres.
Je les entrevois perdus, égarés, vautrés dans le péché et le stupre, jouissant de leur ignoble compromission. Tant à le commettre, que s'enorgueillissant de leur ignoble dessein à le répandre. Et de leur insultante insistance, à pouvoir, à oser le nier.
La plus grande ruse du Malin consiste ( on le sait ) à masquer ne serait-ce que sa plus évidente et indibutable existence. Parfois, moi aussi, à défaut de mes honnêtes actes et pensées, ou pis, malgré moi faible créature, à cause d'eux, je m'imagine à en venir à être de même déviée, troublée - ou vile - possédée.
Au coeur de lumières rouges et noires, mon corps s'active et se tord telle une furie échappée d'un intemporel sabbat. Des fumées jaillissent et crachent à intervalles réguliers leurs irrésistibles chaleurs. Une musique répétitive et envoutante achève de parachever ma rage et mon désir.
Aussi, un homme s'approche.
Il est laid et sent effroyablement mauvais mais, curieusement, une odeur suave et exquise envahit mes sens. Je le percois brulant et beau, auguste séraphin. Il m'étreint et je glousse. Il me mord jusqu'au sang.
Alors, je rugis de délectation.
Furieusement, je fouille ses vêtements pour en extraire son sexe turgescent. Je le porte à mes lèvres, ainsi d'une offrande divine. D'autres mains et membres m'entourent, me palpent, m'enrobent. Sans noms ni nombres, des rires et des exclamations répondent à l'affirmation blasphémée de ma consentance. On me fouille et me souille, par toutes les béances que mon corps - désormais pur et juste organe - puisse offrir. Bientôt, des excrétions me recouvrent entièrement, intégralement, de l'extérieur à l'intérieur.
Ceci dure des heures. Celà s'engendre des jours, des mois, voire des années. Ce temps sans fin n'a d'égal que l'indicible de la jouissance de mon cri.
Quand je reviens à moi, éveillée et confuse, chavirée quant à la réalité de cet assaut, un épanchement nocturne orne et mouille ma couche, pourtant encore et encore vierge.
Ainsi, à mon insu, le vice aurait pu fondre sur mon ombre, telle la foudre sur le promeneur esseulé, foudroyé en rase campagne. Des griffes mystérieuses auraient lacéré mon intégrité, obscurcie par de sombres ailes. Une inattention de mes principes, même involontaire, a attiré la marque et le comble de l'infamie, sur mon âme et ma famille, sur cette lignée dont j'incarne - bien à moi - l'immuable continuité, dans l'observance stricte de la chrétienne morale.
O mon déshonneur ! O ma félicité ! Que je ne défaille. Et que je reste sans frémir.
Une vision, un chuchotement et un verbe.
Puis tout s'écroule.
J'y repars ?